Il s'amusait à nous rouler dans la farine autant de fois qu'il le voulait. Ce n'était vraiment pas agréable. Il nous avait enduit d’œufs pour que la farine nous colle. Ensuite il nous roulait dans de la panure puis il nous trempait dans une mixture un peu collante. Pour finir il nous déposait sur une sorte de feuille de papier posée sur une grande grille avant de mettre cette dernière dans un grand four. Il démarrait la cuisson. C'était agréable, nous frétillions de bonheur dans cette chaleur suffocante. Le fromage en nous, fondait tellement nous étions détendus. Quelques minutes plus tard il nous sortait du four et nous jetait dans un bol en chantonnant allègrement. Nous étions trop détendus pour nous rendre compte que c'était le moment d'avoir peur. Chaque pas que faisait le cuisinier nous rapprochait de notre fin. Nous étions beaux, apprêtés pour l'occasion, mais nous voulions refaire un tour dans le four. Il déposait le plateau sur la table et chaque invité pris l'un de mes compagnons. Ils ouvraient la bouche et les mordaient avec tant d'appétit...C'était dégoûtant. Se rendant compte que nous sortions d'un endroit plutôt chaud, ils ouvraient la bouche pleine de mes confrères et haletaient tels des porcs en rut. Voilà tout ce qu'ils étaient. Ils s'esclaffaient la bouche pleine du fromage de mes camarades tandis que du fond de mon bol je me refroidissais par leur mépris de la nourriture. Ils ne nous respectaient pas. Les couples nous déchiraient en deux, les affamés nous gobaient. C'était un vrai bain de sang. Quand mon tour fut venu, je m'accrochais le plus fort possible au fond du bol. Mais cela n'était pas suffisant. Il réussit à m'extirper de mon refuge et me noya dans sa salive acide. Ses dents sur moi étaient comme des lames aiguisées qui me transperçaient de part en part. Mon fromage coulait sur sa langue qu'il tournait et tournait, cela me donnait la nausée. Ma panure s’agglutinait entre ses dents et sur ses gencives. Pour soulager mes souffrances il finit par déglutir. Un torrent de salive me poussa vers sa gorge qui m'aspirait, ou plutôt qui aspirait ce qu'il restait de moi. J’atterris alors dans un amas de nourriture entrecoupée qui gisait là en attendant d'être dissoute et triée. Une vraie hécatombe. J'étais loin de me douter que le pire était à venir. Le début de la vie d'un aliment est si beau et agréable. On nous chouchoute, on nous apprête, on fait preuve de temps de chaleur et de bienveillance à notre égard, jusqu'à ce que l'on nous serve. J'aurais préféré être un navet pourri pour que l'on m'oublie dans la terre et que l'on me laisse en paix. Quoi qu'il eut été presque sûr qu'un cochon affamé passant par là me ramasse et m'engloutisse. Reste à savoir si je préfère être digéré par un cochon ou par un humain. Enfin bon, je m'égare un peu, sachant que ce sont mes derniers instants, autant les passer à réfléchir à autre chose que ma préférence entre être mangé par un cochon ou un humain. Peut -être que si j'arrive à fusionner avec mes camarades morts au combat, je pourrais créer des maux de ventre terribles à cet humain qui le pousseraient à me faire sortir un peu plus vite. De toutes façons mon destin est scellé, même si il me régurgite, je serai nettoyé et jeté à la poubelle, je ne vivrai jamais une vie heureuse de cette manière. Si aucune échappatoire n'est possible alors peut-être vaut-il mieux, ne serait-ce que par vengeance ou encore pour la mémoire des mes compagnons, que je lui fasse mal au ventre. Je commence donc le travail, et avant que je n'aie le temps de m'accrocher à plus de trois des cadavres qui jonchent son sac digestif, une violente contraction nous fît remonter. Nous fûmes éjectés sur le visage de son voisin. Cette fois-ci nous n'étions pas perdants ! La nourriture triomphe !