Dans mon fauteuil de vieux cuir marron, un cigare fumant et un whisky à peine entamé sur le guéridon, je m’éteignais. Je n'avais plus peur de quitter la vie. J'avais même hâte d'en arriver à mes derniers instants. Si il y a bien une chose que j'ai retenu, c'est que la vie bien qu'ayant un goût âcre, nous offre des instants de bonheur qui, aussi courts soient-ils, valent la peine d'être vécus. Mes instants de bonheur à moi s'étaient tous déjà épuisés. Je n'avais plus d'attache. La mort n'avait pas l'apparence que j'avais imaginé. Elle commençait sous forme de rêve.


Je m'éveillais sur un vaste tapis de neige aussi blanche que l'écume. J'avais beau regarder autour de moi je ne voyais rien d'autre que cette étendue froide et glaciale. Chaque pas que je faisais était censé laisser une trace de mon passage, seulement cette neige était spéciale. Lorsque l'on se penchait pour en ramasser une poignée, elle était poudreuse et froide, cependant elle ne laissait aucune trace. C'était comme si on marchait sur la neige sans nous enfoncer un peu plus à chaque pas. En me relevant je vis la première chose « vivante » depuis mon réveil dans ce monde étrange. Elle était loin. C'était une silhouette noire. Plus elle se rapprochait plus je distinguais quelques détails. Elle portait un long manteau aussi noir que la nuit, déchiré de parts en parts. Elle laissait une traînée noire sur son passage. La neige blanche et pure devenait noire et obscure. Elle avait une capuche qui m’empêchait de voir distinctement son visage, cependant je voyais ses yeux. Ses yeux qui me paraissaient au début sibyllins, n'étaient autres que de petits brasiers aussi chauds que les flammes de l'enfer. Elle me fixaient, et plus elle se rapprochait, plus je sentais le poids de son regard qui m'écrasaient. Elle tenait une grande faux dans sa main droite et ce qui semblait être un codex dans sa main gauche. Elle faisait traîner la partie métallique et tranchante de sa faux dans la neige. Celle-ci aussi devenait noire. Le manche de son arme était tailladé comme pour marquer le nombre de ses victimes. Ses chausses métalliques s'enfonçaient dans la neige et laissaient apparaître le son d'un cliquetis. La peur qui me tenaillait me poussait à courir aussi loin que je pouvais. Mes jambes si faibles tremblaient et refusaient de bouger. Ce n'est que quand j'entendis les jappements et le souffle haletant de ses chiens qu'elles se décidèrent à me porter en lieu sûr. La chasse était ouverte. La faucheuse poussait un râle constant qui se transformait en un rire à glacer le sang. Je courus aussi vite que je pus vers ce qui semblait être la lisière d'une forêt. J'entendais les pattes des chiens se rapprocher à une rapidité inouïe. Avant d'avoir eu le temps de rejoindre les arbres protecteurs, ils me rattrapèrent. Ils se jetèrent sur moi et me bavaient dessus en grognant. Étrangement, ils ne me faisaient rien. Ils restaient là à me garder au sol le temps que leur maître arrive. Le cliquetis de ses bottes se rapprochait dangereusement. Sa faux se leva et s'enfonça dans mon dos. Je sortis de mon corps comme si elle venait d'arracher mon âme, ses chiens se disputaient mes membres. J'entendais des murmures. Ils provenaient de son codex. C'étaient des appels à l'aide. Chaque voix était différente. Chaque voix était désespérée. Je regardai la faucheuse et dans ses brasiers se plongaient mes yeux.

La mort n'a rien d'agréable, elle n'a pas de couleur, elle n'est ni blanche, ni noire, et elle est les deux en même temps. Ce n'est qu'un instant dont la caducité n'est pas perceptible qui se perd dans les méandres du temps et dont on ne peut sortir sans savoir où l'on va.

Je retire ce que j'ai dit. J'ai peur de mourir. Je veux vivre. Au secours, s'il vous plaît, quelqu'un !